Pourquoi une transformation du système est nécessaire pour construire un avenir soutenable
Résumé
Face à l'urgence écologique et à l'échec des approches fondées sur la « durabilité faible », qui postulent une substituabilité infinie entre capital naturel et progrès technologique, cet article défend la nécessité d'un paradigme de « durabilité forte ». Ce modèle reconnaît les limites planétaires comme des contraintes absolues et non négociables, imposant de réorienter l'économie vers la préservation des systèmes naturels et le bien-être humain plutôt que vers la croissance infinie du PIB. L’article montre comme la prospérité future ne réside pas dans l'accumulation matérielle, mais dans une économie de la suffisance, de la coopération et de la redistribution équitable des ressources. Cette vision de durabilité forte guide l'action de Convergence Durable, dont l'équipe est issue du Master en fondements et pratiques de la durabilité de l'Université de Lausanne, et qui œuvre concrètement pour fédérer les acteur.rice.s de la transition écologique en Suisse romande.
La transition vers ce nouveau système requiert une action coordonnée couvrant l'ensemble des piliers environnementaux, sociaux et économiques. La durabilité forte se présente ainsi comme un projet politique et démocratique, visant à construire une société résiliente où la dignité humaine et l'intégrité écologique deviennent les nouvelles mesures du progrès.
Introduction
Nous disposons aujourd'hui d'une puissance technologique, d'une richesse économique et d'une efficacité inédites, surpassant toute autre époque de l'histoire. Pourtant, cette ascension fulgurante ne nous a pas affranchis des limites fondamentales de notre planète, au contraire, nous les avons franchies. Ce paradoxe du progrès se manifeste par une croissance économique débridée et une maîtrise technique croissante, qui s'accompagnent simultanément d'un réchauffement climatique accéléré, d'un effondrement de la biodiversité, d'une surexploitation des ressources ou encore d'une artificialisation massive des sols.
Cette situation ne saurait être analysée comme une succession de problèmes isolés, mais bien comme le symptôme d'un système inadapté. Alors que certaines visions célèbrent l'hégémonie humaine sur la biosphère et les progrès sanitaires ou éducatifs, une autre réalité, plus sombre, révèle que l'humanité a dégradé la majorité des terres et des océans en un siècle, sacrifiant le bien-être des générations futures et des autres espèces à des gains de court terme1.
La prospérité de quelques-un.e.s s'est construite sur la dilapidation des richesses planétaires, où 16% des pays les plus riches sont responsables de 74% de la consommation excessive des ressources depuis 19702. Ce constat révèle que nos systèmes économiques, obsédés par la croissance infinie et l'efficacité, sont devenus autodestructeurs1.
Les limites de l'efficacité et de la technologie
Jusqu’à maintenant les approches actuelles fondées sur l’efficacité technologique et l’optimisation des marchés qui relèvent de la « durabilité faible » (voir image 1) présentent d’importantes limites.
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| Image 1 : Différence entre durabilité faible et durabilité forte a |
La durabilité faible postule en effet que le capital naturel (ressources, écosystèmes) est parfaitement substituable au capital fabriqué ou humain. Selon cette vision, tant que la valeur totale du capital national reste stable, le développement est durable, même si la nature se dégrade, car les pertes écologiques sont censées être compensées par le progrès technique3. Or, cette approche ignore que depuis 1950, l’explosion de la consommation de ressources a fait franchir à l’humanité sept des neuf « limites planétaires » (voir image 2), ces seuils biophysiques au-delà desquels le risque de points de bascule (voir image 3) irréversibles s’accélère4. Le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) a défini les points de bascule comme « des seuils critiques dans un système qui, lorsqu'ils sont franchis, peuvent entraîner un changement significatif de l'état du système, souvent considéré comme irréversible »5. Dans ce contexte, où les systèmes sociaux régissent désormais les systèmes naturels tout en restant totalement dépendants d’eux, l’idée d’une substituabilité infinie devient une illusion dangereuse1.
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| Image 2 : Les limites planétaires et leur dépassement en 2025 b |
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| Image 3 : Le point de bascule c |
Cette cécité face aux contraintes physiques se manifeste d’abord par la tyrannie du PIB. En mesurant uniquement le flux monétaire sans distinguer la création de richesse de la destruction de capital naturel, cet indicateur transforme la croissance en une fin en soi6. Or, cette poursuite aveugle crée une incompatibilité physique avec les impératifs climatiques où la hausse de la demande énergétique liée à la croissance rend mathématiquement impossible le déploiement assez rapide des énergies renouvelables pour rester sous les seuils critiques1. Lorsque l’augmentation du PIB reste l’objectif politique central, les impératifs écologiques sont systématiquement subordonnés à la poursuite de cette croissance, rendant toute décélération volontaire impossible à envisager6.
À cela s’ajoute le mécanisme des externalités négatives (voir image 4), qui révèle une défaillance structurelle du marché. Il existe une disjonction fondamentale entre le coût privé supporté par les acteur.rice.s économiques et le coût social réel de leurs activités (pollution, épuisement des ressources). Cette déconnexion génère un « faux prix » sur le marché où les biens apparaissent artificiellement bon marché car leur tarif n'intègre pas les dommages infligés à la collectivité1. Tant que ce mécanisme persiste, le marché échoue dans son rôle d'allocation efficace des ressources et continue de rationnaliser économiquement la destruction environnementale. La solution théorique de l'« internalisation » des coûts, bien que nécessaire, se heurte depuis un siècle à la difficulté politique de corriger ce biais systémique.
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Image 4 : Illustration du concept d'externalité négative via une relation entre la quantité produite et le prix (Bandersnatch 2011) d |
Enfin, le techno-solutionnisme entretient le mythe selon lequel l’innovation seule suffira à nous sauver sans changer nos modes de vie. Cette croyance repose sur l’espoir d’une « croissance verte ». Pourtant, les faits sont têtus, car le déploiement des énergies renouvelables, bien que nécessaire, reste trop lent pour compenser la hausse de la demande énergétique liée à la croissance économique continue. De plus, la transition technologique elle-même exige une extraction massive de métaux rares, déplaçant la pression écologique vers de nouveaux territoires. De même, le recyclage ne peut compenser l’explosion des volumes de matières extraites6.
Ainsi, tenter de résoudre la crise écologique par la seule technologie tout en maintenant l’impératif de croissance revient à parier l’avenir de l’humanité sur des hypothèses non vérifiées. C’est accepter un risque systémique majeur en espérant qu’une innovation future nous rattrapera avant le point de non-retour4. Pour être réellement efficace, la solution ne peut être uniquement technologique. Elle doit être systémique, reconnaissant enfin que l’économie est encastrée dans la biosphère et bornée par ses limites physiques1.
Définir la durabilité forte
Il faut donc interroger ses fondements et c’est ainsi que le concept de « durabilité forte » (voir image 1) propose un changement de perspective : considérer les limites écologiques comme des contraintes fondamentales et réorienter l'économie vers le bien-être humain et la préservation des systèmes naturels. L'approche de la durabilité forte reconnaît en effet que la survie humaine dépend biologiquement de systèmes complexes (comme le climat, les cycles nutritifs et la biodiversité) qui ne peuvent être remplacés par la technologie ou le capital financier. La durabilité forte impose donc des limites physiques absolues, car elle exige la préservation de la quantité de ressources non renouvelables, le maintien de seuils de sécurité minimaux pour la qualité environnementale et la protection de la résilience et de la diversité biologique, considérant ces éléments comme des prérequis non négociables à toute activité économique2.
Que pourrait produire une économie fondée sur la durabilité forte ?
Changer la définition de la prospérité
Le changement de paradigme ne signifierait donc pas nécessairement moins de prospérité, mais une autre définition de la prospérité. Si l'amélioration du bien-être humain ne dépend pas mécaniquement d'une croissance économique continue, il devient possible d'imaginer une organisation économique différente. Le récit dominant lie automatiquement croissance économique et progrès social, mais les travaux scientifiques nuancent cette relation, car le bien-être dépend moins de la croissance du PIB que de la nature de la production, de l'accès aux essentiels et de la distribution des revenus et opportunités6. Au-delà d'un certain niveau de richesse, l'augmentation du PIB produit en effet des bénéfices sociaux de plus en plus faibles7.
Une économie orientée vers le bien-être
Une économie orientée vers le bien-être chercherait moins à maximiser la quantité de biens et de services produits qu'à garantir à chacun.e les conditions matérielles et sociales d'une vie digne. Le succès économique pourrait alors être évalué à partir d'indicateurs tels que la santé, la sécurité, la qualité de vie, la cohésion sociale, l'égalité, la qualité environnementale, le temps libre ou encore l'accès aux services essentiels.
Une société peut être considérée comme prospère non seulement lorsqu'elle produit davantage, mais aussi lorsqu'elle permet à ses membres de disposer de temps pour prendre soin d'eux-mêmes et des autres, participer à la vie collective, entretenir leurs relations sociales ou simplement se reposer6.
Une économie de la suffisance
Cette logique conduit à penser une économie de la suffisance, car une économie compatible avec la durabilité forte devrait également réduire les quantités de matières et d'énergie qui traversent le système économique. Réduire ces flux permettrait simultanément de diminuer les pressions exercées sur les écosystèmes, de limiter la consommation énergétique et de faciliter la transition vers les énergies renouvelables.
Cette approche est au cœur de la notion de décroissance, qui propose en effet une réduction planifiée et équitable de la consommation dans les pays riches pour respecter les limites planétaires (voir image 2), loin d'une récession chaotique. Elle vise à supprimer les productions nuisibles, relocaliser les secteurs essentiels et redistribuer les richesses. Ce modèle prône une économie centrée sur l'épanouissement humain et une relation de réciprocité avec le vivant8.
Coopération plutôt que compétition
La coopération pourrait occuper une place beaucoup plus importante dans l'organisation économique. Les personnes tendent à mieux vivre dans des sociétés caractérisées par la confiance, la solidarité et des institutions capables de garantir un accès équitable aux biens sociaux. Le sentiment d'avoir une vie qui a du sens est lui aussi lié aux possibilités de coopération, de communauté, de connexion humaine et de contribution aux autres. Une économie de la durabilité forte pourrait ainsi chercher à renforcer les conditions permettant l'expression de ces valeurs.
La coopération pourrait également transformer notre rapport à la propriété. De nombreux biens sont indispensables mais restent inutilisés une grande partie du temps. Des outils, équipements ou véhicules pourraient par exemple être partagés entre plusieurs personnes ou ménages plutôt que possédés individuellement. Des ateliers collectifs ou des services de partage permettraient ainsi de satisfaire les mêmes besoins avec une quantité moindre de ressources6.
Participation citoyenne
Un changement de système profond ne peut venir des seuls expert.e.s ou gouvernements, il exige une décision collective sur ce qu'il faut produire, réduire ou prioriser. Sans la croissance comme solution automatique, la distribution des ressources devient un choix politique clair : pour qui et pour quels besoins produisons-nous ? La participation citoyenne, via des assemblées, des budgets participatifs ou la gouvernance des communs, est alors essentielle pour rendre ces choix explicites et définir démocratiquement les orientations économiques6.
Les leviers du changement – de la théorie à l'action
La transition ne repose pas sur une seule dynamique, mais sur l'interaction entre différentes dimensions.
Levier Individuel : Les comportements individuels peuvent contribuer à la transformation de la consommation, alimentation, mobilité, sobriété ou participation politique. Ils ne peuvent toutefois pas en constituer le seul moteur. Un individu ne choisit jamais totalement son mode de vie indépendamment des infrastructures, des prix, des normes sociales et de l'organisation économique. La responsabilité ne peut donc pas être transférée entièrement aux individus.
Levier Infrastructurel : L'infrastructure détermine en partie les possibilités concrètes offertes aux individus. Un individu vivant dans un territoire conçu autour de la voiture individuelle n'a pas les mêmes possibilités de mobilité qu'une personne bénéficiant de transports publics performants, de pistes cyclables et de services accessibles à proximité. Changer les infrastructures peut donc rendre certains comportements durables plus faciles et plus accessibles.
Levier Économique : Une économie de durabilité forte ne chercherait pas uniquement à rendre la production existante plus efficace. Elle devrait également interroger la nécessité de certaines productions. L'objectif ne serait donc pas simplement de produire plus efficacement, mais de produire ce qui est réellement nécessaire, de faire durer les biens et d'éviter les productions dont la principale fonction est de maintenir la demande.
Levier Politique : La structure même de nos systèmes politiques représente un obstacle majeur face à la complexité du changement climatique. La démocratie représentative, rythmée par des cycles électoraux courts, tend à privilégier le court-termisme et à repousser les charges au-delà du mandat en cours, au détriment de politiques structurelles nécessaires. Cette « myopie démocratique » est aggravée par l'absence de voix des générations futures, la distance psychologique face à une menace indirecte, et la protection du statut quo par des intérêts économiques puissants. Dès lors, la réussite de la transition repose sur la capacité à instaurer des mécanismes institutionnels capables de soustraire les décisions de long terme aux pressions électorales immédiates et de dépasser les compromis politiques habituels9.
Ces leviers prennent tout leur sens lorsqu'ils sont appliqués à des domaines concrets. Dans son ouvrage intitulé « Économie pour le XXIe siècle – Manuel des transitions justes », Éloi Laurent explique comment les actions peuvent s'articuler autour de six transitions fondamentales1.
Nous souhaitons vous présenter ci-dessous quelques pistes possibles à explorer. Il s'agit d'idées destinées à ouvrir l'esprit à d'éventuelles améliorations.
La transition vers la préservation du monde vivant
La protection de la biodiversité exige une action coordonnée qui part des choix alimentaires individuels pour atteindre les négociations internationales. Pour concrétiser cette vision, il faudrait mettre en place une action coordonnée à tous les niveaux, comme par exemple : privilégier le végétal et les circuits courts au niveau local, stopper l'artificialisation des sols et généraliser l'agroécologie au niveau national, protéger les ressources marines par le droit européen, et garantir une place centrale aux communautés indigènes dans les négociations internationales sur la diversité biologique. On pourrait donc imaginer un monde où la nature et les ressources ne seraient plus considérées comme de simples valeurs instrumentales à exploiter, mais reconnues comme des entités vivantes possédant une valeur intrinsèque et des droits à respecter.
La transition vers une économie sobre et essentielle
Il s'agit de redéfinir la richesse et les besoins, en passant d'une logique de flux à une logique de suffisance. Pour encourager cette transition, il faudrait agir à tous les échelons. Quelques solutions possibles pourraient être les suivantes : définir démocratiquement les besoins essentiels et développer la coopération locale au niveau territorial, investir massivement dans les transports collectifs et l'égalité des mobilités au niveau national, intégrer l'empreinte matérielle dans le pacte vert européen pour mesurer la dépendance aux ressources, et réguler globalement le transport aérien en rationnant et taxant fortement les vols les plus polluants. Pour faire cela des modèles tels que l’« Économie du Bien Commun » 10 de Christian Felber proposent un système où la réussite des entreprises ne se mesure pas uniquement au profit financier, mais à leur contribution au bien-être collectif et écologique. Ce modèle encourage les entreprises à rédiger un « bilan du bien commun » évaluant leur impact sur la dignité humaine, la solidarité, la durabilité écologique et la justice sociale10. On pourrait donc imaginer un monde où la réussite ne se mesurerait plus à l'accumulation de biens, mais à la capacité de partager les ressources essentielles, où la réparabilité et la longévité des produits seraient les critères premiers de l'innovation, et où les gains de productivité se traduiraient par plus de temps libre plutôt que par une surconsommation.
La transition vers la fin des énergies fossiles et un climat stable
L'urgence climatique impose une accélération massive des énergies renouvelables et une solidarité internationale face aux impacts déjà visibles. Pour construire cet avenir, il faudrait agir simultanément à tous les niveaux, comme par exemple : mettre en place localement des plans de protection contre les canicules ciblant les plus fragiles, accélérer nationalement le déploiement des énergies renouvelables pour atteindre 100 % d'électricité décarbonnée d'ici 2050, assurer au niveau européen un leadership fort dans la réduction des émissions, et engager mondialement des négociations fondées sur la justice climatique pour répartir équitablement le budget carbone restant et financer la réparation des « pertes et dommages » subis par les pays les plus touchés. On pourrait donc imaginer un monde où les travailleurs et travailleuses des secteurs en déclin ne seraient pas laissés pour compte, mais accompagnés vers des métiers essentiels comme la rénovation énergétique, l'alimentation durable ou la restauration des écosystèmes, assurant ainsi une justice sociale dans la transition écologique.
La transition vers la coopération et le bien-être
La réussite écologique passe par une transformation de nos indicateurs de succès, remplaçant la croissance du PIB par le bien-être réel et la coopération. Pour construire cet avenir, il serait nécessaire de développer localement de nouvelles formes de coopération sociale et de délibération citoyenne, d'adopter nationalement des « budgets de bien-être » guidés par des enquêtes statistiques sur la qualité de vie et de réformer les règles budgétaires pour y intégrer des indicateurs sociaux et environnementaux concrets. On pourrait donc imaginer un monde où le succès économique ne serait plus principalement associé à la croissance du PIB, mais à la capacité d'une société à assurer le bien-être de sa population tout en respectant les limites écologiques.
La transition vers la pleine santé
La santé humaine et la santé des écosystèmes sont indissociables. Une approche « One Health » (voir image 5) pourrait guider les politiques publiques. Pour mettre en place cette dynamique, il faudrait agir à tous les niveaux : diffuser localement les connaissances sur les liens entre alimentation et santé et créer des « territoires de pleine santé », développer nationalement une politique de prévention social-écologique ciblant l'isolement et les chocs climatiques comme les canicules, établir au niveau européen une Agence dédiée à la santé-environnement, et lancer mondialement un programme des Nations unies pour éradiquer la mortalité évitable liée à la pollution de l'air et de l'eau. On pourrait donc imaginer un monde où la santé ne serait plus une question individuelle, mais un bien commun fondé sur des territoires où l'alimentation, l'air pur et les liens sociaux sont garantis pour tous.
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| Image 5 : Représentation graphique de One Health e |
La transition vers des villes vivables
L'urbanisme de demain devrait concilier densité, sobriété matérielle et justice sociale pour accueillir décemment les populations. Pour construire cet avenir, on pourrait édifier localement des bâtiments participatifs et sécuriser des territoires autonomes de transition, réaménager nationalement le territoire autour de l'égalité des capacités habitantes, converger au niveau européen vers des modèles de « villes-santé » denses et durables, et accélérer globalement la diffusion des meilleures pratiques urbaines pour limiter l'expansion de l'empreinte écologique dans les pays émergents. On pourrait donc imaginer un monde où les villes seraient davantage conçues autour des besoins humains, avec des transports collectifs performants, de la mobilité active, des espaces communs et des services accessibles.
Une transformation écologique profonde ne se réduit pas à un modèle économique « vert », mais constitue un projet politique démocratique où la société décide collectivement des limites d'extraction et de pollution à respecter. Puisque ces choix impliquent des arbitrages sur les besoins prioritaires et la distribution des ressources, ils ne peuvent être imposés par le haut mais doivent émerger d'une mobilisation collective et de conflits d'intérêts résolus démocratiquement. La durabilité forte est ainsi un chantier à construire ensemble pour définir comment habiter la planète, plutôt qu'une recette technique prête à l'emploi1.
Conclusion
La durabilité faible, qui mise sur l’efficacité technologique et la substitution du capital naturel, révèle aujourd’hui ses limites et constitue une impasse face à l’urgence écologique. La durabilité forte s’impose dès lors comme la seule issue viable, car elle reconnaît que l’économie est inscrite dans des écosystèmes aux fonctions irremplaçables et invite à placer la satisfaction des besoins humains au cœur du projet économique, dans le respect strict des limites planétaires.
Ce changement de paradigme ne signifie pas un appauvrissement, mais au contraire un gain immense en qualité de vie, en sens et en résilience. Il s’agit de passer d’une course à l’accumulation matérielle à une société où le progrès se mesure à l’aune du bien-être réel et de la justice sociale. Des modèles comme le « Doughnut Economics »11 de Kate Raworth (voir image 6) illustre cette vision d’une économie fonctionnant entre un plancher social à garantir pour tous et toutes et un plafond écologique à ne pas franchir. Dans ce cadre, le PIB perd son statut d’objectif central pour devenir un simple indicateur parmi d’autres, tandis que la réussite des organisations s’évalue à leur contribution à la dignité humaine, à la solidarité et à la préservation du vivant.
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| Image 6 : Illustration de l’économie du donut f |
Toutefois, modifier nos indicateurs ne suffit pas, car cette transition exige une transformation profonde des mécanismes économiques, des institutions et de nos modes de vie, en s’attaquant à la surproduction, au gaspillage et aux inégalités.
C'est précisément dans cette optique que Convergence Durable agit. Née en 2020 de l'initiative d'étudiant·e·s du Master en fondements et pratiques de la durabilité à l’Université de Lausanne, elle prône et soutient activement la durabilité forte. En Suisse romande, l’association fédère une diversité de partenaires (associations environnementales, coopératives, entreprises sociales, etc.) couvrant l'ensemble des domaines de la transition (alimentation, habitat, engagement social, etc.) pour rendre accessible une offre écoresponsable locale. En choisissant des partenaires alignés sur cette vision à long terme, Convergence Durable démontre que la théorie peut se traduire par des actions concrètes au quotidien.
Loin d’être une contrainte, cette transition vers la durabilité forte représente une opportunité de construire un monde où l’humain et la nature prospèrent ensemble. Elle appelle chacun.e, à son échelle, à s’engager dans cette démarche pour faire émerger un futur désirable, fondé sur la coopération, la sobriété et une démocratie renouvelée.
Pour rejoindre Convergence Durable et découvrir les initiatives locales soutenues, vous pouvez consulter la page de l'association : https://convergence-durable.ch/association.
Article rédigé par Elisa Aprile
Sources :
1 Laurent, É. (2023). Économie pour le XXIe siècle : Manuel des transitions justes. La découverte. https://shs.cairn.info/economie-pour-le-xxie-siecle--9782348077524 & informations sur l’auteur https://fr.wikipedia.org/wiki/Éloi_Laurent
2 Hickel, J., O’Neill, D. W., Fanning, A. L., & Zoomkawala, H. (2022). National responsibility for ecological breakdown: a fair-shares assessment of resource use, 1970–2017. The Lancet Planetary Health, 6(4), e342-e349. https://www.thelancet.com/journals/lanplh/article/PIIS2542-5196(22)00044-4/fulltext
3 Ayres, R. U., Van den Bergh, J. C., & Gowdy, J. M. (2001). Strong versus weak sustainability. Environmental Ethics, 23(2), 155-168. https://www.jstor.org/stable/48843223
4 Steffen, W., Richardson, K., Rockström, J., Cornell, S. E., Fetzer, I., Bennett, E. M., ... & Sörlin, S. (2015). Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet. Science, 347(6223), 1259855. https://doi.org/10.1126/science.1259855
5 European Space Agency (2023). Understanding Climate Tipping Points. https://www.esa.int/Applications/Observing_the_Earth/FutureEO/Space_for_our_climate/Understanding_climate_tipping_points.
6 Hickel, J., & Klu, K. M. (2020). Less is more: How degrowth will save the world. Penguin Books. Information sur le livre et l’auteur https://www.jasonhickel.org
7 Steinberger, J. K., & Roberts, J. T. (2010). From constraint to sufficiency: The decoupling of energy and carbon from human needs, 1975–2005. Ecological Economics, 70(2), 425-433. https://doi.org/10.1016/j.ecolecon.2010.09.014
8 Kallis, G., Kerschner, C., & Martinez-Alier, J. (2012). The economics of degrowth. Ecological economics, 84, 172-180. https://doi.org/10.1016/j.ecolecon.2012.08.017
9 Smith, G. (2017). Concevoir la démocratie pour le long terme : innovation institutionnelle et changement climatique. La Pensée écologique, 1(1), h. https://doi.org/10.3917/lpe.001.0158.
10 Felber, C. (2022). Pour une économie du bien commun. Dunod. https://doi.org/10.3917/dunod.felbe.2022.01 & https://de.wikipedia.org/wiki/Gemeinwohl-Ökonomie
11 Doughnut Economics Action Lab (2026). About Doughnut Economics. https://doughnuteconomics.org/about-doughnut-economics
Sources des images :
a https://www.suricats-consulting.com/cap-modeles-economiques-soutenables/
b https://fr.wikipedia.org/wiki/Limites_planétaires
e https://fr.wikipedia.org/wiki/One_Health
f https://www.greenpeace.ch/fr/cest-quoi-leconomie-du-donut/





